Cliquez sur le titre ci-dessus pour afficher l'article pleine page.Ernest Hemingway, La grande rivière au c½ur double, trad M. Duhamel, Mercure de France, 1998.
Seney se rapetisse derrière Nick qui poursuit son chemin dans les montagnes. Il longe une rivière sous un grand ciel. Dans la rivière, il voit déjà des truites flottant dans le courant. Le contraste est saisissant entre la légèreté des poissons dans l'eau claire et Nick avec son énorme sac dont les lanières lui entaillent les épaules. Pourtant, il s'accorde le temps d'observer. Les truites sautent hors de l'eau et au moment de retomber, leur ombre se détache et s'évanouit au fil de l'eau. L'image me saisit, elle est pourtant si subreptice dans la nouvelle d'Hemingway. Des truites sans ombre ! Nick a reçu « un coup au c½ur », autrement dit, il se remet à battre et il a la sensation de revivre vraiment, dans un autre monde. Les truites perdent leur ombre, leur double insaisissable et illusoire. Il n'y a plus de masque, elles apparaissent vraies, toutes entières, faites d'écailles simples et parfaitement ajustées, de nageoires transparentes et mobiles, d'organes sensoriels efficaces. Elles sont le signe qui incite Nick à poursuivre son chemin encore plus en amont. Pourtant le paysage reste encore noyé de cendres. Les sauterelles que Nick ramasse, agglutinées en grappe sous une souche, en sont recouvertes. Nick les observe entre ses doigts qui se grisent. Les sauterelles auraient-elles un destin semblable à celui des hommes ? Sont-elles le signe de sa malédiction (Ancien Testament, Exode 1.12) ? Les cendres, celles de Seney, celles des villes détruites d'Italie ne sont plus que d'infimes parcelles de lumière éteintes, des miettes sans couleurs, la poussière de ce qui fut jadis les mensonges de la vie et qui le ramènent en arrière. Nick, veut continuer son ascension, il jette la sauterelle dans la rivière, la suit du regard pour la voir se faire gober un peu plus loin en aval.
Peu à peu la petite aiguille des sensations raccommode tout son être, pièce par pièce. A ce moment de la nouvelle, Hemingway délaisse le discours indirect et se laisse envahir par Nick, ils ne font plus qu'un. Ils viennent de ferrer une truite, puissante, si puissante que la ligne casse et Hemingway de s'exprimer enfin à la première personne : « Bon Dieu, quelle était grosse ! La plus grosse que j'ai jamais vue, bon Dieu ! » L'auteur, dans l'action de pêche, a fini par unir son être réel et son être imaginaire. Le masque est tombé, la part d'ombre s'est dissipée. Hemingway est Nick Adams. L'Adam d'avant la faute, d'avant le péché, d'avant la connaissance du bien et du mal, celui qui est poussière, et qui retournera dans la poussière. Il a terminé son ascension, il est maintenant de ce lieu, au milieu de la rivière sous un grand ciel avec les truites qui ne mentent ni ne trichent.
L'homme enfin réconcilié avec lui-même est désormais à l'image de son créateur, dans le jardin d'Eden traversé par une grande rivière au c½ur double.
Rub. : Livre de pêche
Articles précédents :
L'enfant et la rivière, Henri Bosco
L'enchantement de la rivière, Philippe Nicolas
Le Traité du Zen et de l'art de la pêche à la mouche, John Gierach.
Partie de pêche au Yémen, Paul Torday
Le Testament d'un pêcheur à la mouche, John D. Voelker
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Mooreolyday, Posté le mercredi 02 mars 2011 14:18
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