
Enfin, j'avais L'Histoire d'un ruisseau entre les mains...
Personnage extraordinaire de la fin du XIXe siècle, Elisée Reclus est surtout connu comme géographe. Polyglotte, grand voyageur, explorateur du Mississipi, libertaire debout sur les barricades de la Commune de Paris aux côtés de Louise Michel et de ceux qui montèrent à l'assaut du ciel, réprouvé, pourchassé, auteur d'une monumentale Nouvelle Géographie universelle, il s'est aussi intéressé aux cours d'eau modestes par curiosité intellectuelle mais aussi par la force du destin.
Reclus participe à la Commune de Paris, pense terminer enfin 1789 et croit le temps de la liberté arrivé. La révolution échoue, suivie de son cortège de répression sauvage. Reclus n'est pas assassiné ou condamné à la peine capitale, aux travaux forcés ou à la déportation, il est condamné au bagne, peine commuée au bannissement et part s'exiler en Suisse pendant 18 ans. Il y rencontre le peintre Courbet communard comme Reclus mais qui lui n'a pas échappé à la prison. Dans ses représentations de truites comme dans La Truite (Musée de Zurich, de Bern), Les Trois truites de la Loue (116x87 cm, Musée de Bern) il inscrit l'épitaphe « Sainte-Pélagie » (prison où il fut enfermé) ou in vinculis faciebat (« fait dans les liens »). Ces tableaux ont une taille hors norme, le regard est concentré sur ces poissons extraordinaires, le peinte joue avec les textures en déposant la peinture au couteau, fait se choquer la matérialité des écailles et du roc, les ouïes ensanglantées, la bouche ouverte, tordue et taraudée par l'hameçon. Courbet peint l'agonie des truites. Il indique dans ses lettres ce qui suit : « Car toutes les fois que j'ai représenté des bêtes traquée et pourchassées j'avais en tête les hommes traqués et pourchassés par le despotisme ».
Dans le Ruisseau couvert ou le Puit noir (Musée du Louvre, Paris) près d'Ornans où le ruisseau de la Brème coule doucement au milieu des rocs, dans une gorge étroite et assombrie par la densité de la végétation ou encore dans la série de plusieurs tableaux intitulée Source de la Loue. Courbet inverse la perspective avec un fond noir qui planifie le paysage. Courbet est photographe à la manière d'un Henri Le Secq, et son Ruisseau dans la forêt (photographie vers 1852, Bibliothèque des Arts décoratifs), offre en noir et blanc une nature rude, ténébreuse, touffue autour des eaux maigres d'un ruisseau.
Dans La grotte Sarrazine (Nans-sur-Sainte-Anne, Musée de Lons-le-Saunier, 1864) comme dans la série Source de la Loue, le peintre dramatise l'aspect par des paysages fondus, par des tourbillons d'eau et met en place la grotte, le gouffre, la cascade, le ravin et son déferlement d'eau et d'écume. On retrouve tout cela dans l'écrit d'Elisée Reclus. On peut même légender les tableaux de Courbet par l'Histoire d'un ruisseau. Reclus serait alors le géographe des tableaux de Courbet. Tous deux sont de la même veine et trouvent dans le ruisseau et ses paysages à la fois le ressourcement et le dépassement des maux de leur temps. Ce que traduira à sa manière le poète franc-comtois et ami de Courbet, Max Buchon (1840) :
Et n'imite jamais ces rivières esclaves,
Que les hommes, flairant partout un lucre vil,
Alignent au cordeau de leur code civil. »
Du reste pour Elisée Reclus l'homme peut-être aussi un prédateur, le plus féroce qu'il soit et depuis qu'il sait se maintenir debout sur ses jambes. La truite, ce « trait de lumière » ainsi que d'autres poissons furent souvent au menu de nos congénères. « Les progrès de la civilisation », que l'on doit comprendre comme étant celle de la Révolution industrielle qui détruisit par pollution faune et flore aquatique et rivulaire autant que les Ingénieurs des Ponts et Chaussées qui sous Napoléon III commencèrent par achever bien des cours d'eau à coups de règle et de compas. La pisciculture, l'auteur l'évoque comme une prouesse technique mais aussi comme le signe d'une décadence écologique. La production industrielle, « manufacturée » du poisson ne peut remplacer les frayères naturelles, la divagation des cours d'eau et la fabrication naturelle d'un lit de gravier, d'un radier ou d'une queue de fosse ou de mouille. Sans conteste, la vision d'Elisée Reclus dessine déjà pour l'époque une gestion patrimoniale des rivières parce qu'elles sont aussi vitales aux rêves des hommes.
Elisée Reclus, libertaire des eaux vives, poète des maigres eaux du ruisseau et des rivières généreuses, rêve d'un temps où l'homme pourrait vivre en communauté harmonieuse avec ce monde, celui de « La libre rivière » pour reprendre sa belle expression « où le poisson solitaire se dardait d'une rive à l'autre (...) où des forêts d'herbes flottantes frémissaient incessamment avec la foule cachée qui les peuplait ».
Rub. Livres de pêche
Articles précédents :
Pierre Affre, La vie rêvée du pêcheur
Jean-Pierre Comby, Rêves de pêcheur








Tom18000, Posté le samedi 11 décembre 2010 09:47
pourquoi pas ? merci de l'idée